L’une d’Elles

La voici qui descend du train, enfin ! Je l’attends depuis si longtemps !

J’ai passé mes nuits et mes jours avec elle, à parler et l’écouter, à dire et raconter, à rire ou à sourire, à être léger ou grave.

J’ai passé mes nuits et mes jours à me faire bercer par son accent, porter par sa gentillesse, enchanter par ses mots.

J’ai passé mes nuits et mes jours à ne pas savoir raccrocher le téléphone sous l’emprise de son charme, avec la peur au ventre que demain elle n’éprouve plus l’envie de cette complicité troublante.

Mais la voilà, armée de son éternel sourire aperçu sur ses photos, ses grands yeux  toujours étonnés, prêts à découvrir le monde. Son corps un peu mince à son goût et sa démarche souple et féline envahissent l’asphalte.

Oui, elle est là, sur le quai, son bagage à ses pieds ; elle me regarde de loin. Je n’ai pas bougé non plus. Nos regards se cherchent, se mélangent, se jaugent, partent à la découverte de ce qu’ils ne connaissent pas. Amusés, et inquiets sans doute, mais déjà ils s’étreignent.

Je ne peux la quitter, je la caresse, l’enlace, la contourne, de mon œil ravi. Elle le sait, elle le sent, elle fait un demi tour sur elle-même pour que je l’enveloppe totalement. Comme moi, elle jouit de cet instant, même si elle n’est pas aussi cérébrale. 

Ce moment est exceptionnel, mais redoutable. Il suffirait d’un rien pour que la magie d’un coup de baguette s’estompe, disparaisse et laisse à chacun une amertume.

Moi, je la vois et c’est pire que de l’entendre, de l’imaginer. Je suis figé, rigidifié sur place. J’en suis épris, amireux. Mes semelles de plomb m’empêchent de mettre un pied devant l’autre, de courir vers elle, de la porter, de l’étreindre.

Ce sourire qu’elle me dédie, cette envie de moi qu’elle laisse transparaître, je le sais, n’a rien à voir avec celle que pourrait lui distiller Cupidon. Elle m’aime d’un sentiment violent, exclusif. Il ne s’agit là ni d’amour, ni d’amitié mais d’une entente indéfinissable.

J’attends qu’elle bouge. Je ne veux pas, par gaucherie, la mettre mal à l’aise. Je souhaite qu’elle dispose de moi à sa guise, détendue et confiante. Je lui laisse toute liberté.

Je la sens indécise. Je regarde son corps remuer imperceptiblement. Elle porte la robe qui m’a  fait rêver. Mes yeux la devinent, la dessinent, l’isolent parmi cette foule de voyageurs qui bute, s’excuse et fuit, étonnée de sentir cette ligne à haute tension qui unit nos corps à distance.

L’instant est crucial, extraordinaire, irréel. Au ralenti, en noir et blanc et cinémascope, je la vois aligner quelques pas à ma rencontre, sans même ramasser son sac de voyage, elle s’élance, court et…me dépasse, sans me voir, ni même m’adresser un regard, un sourire ou la parole. Rien, l’ignorance totale. Elle passe à travers moi, me franchit comme une ombre.

Je suis atterré, figé, décomposé. Je sens les larmes peu à peu m’envahir. Je me mets à trembler. Mon cœur bat dans ma poitrine comme un djembé affolé. Mon corps est arrimé au quai tel un sac de plomb. J’ai l’impression qu’une fois de plus, je viens de rendre l’âme.  Je n’ose me retourner de peur de la découvrir au bras d’un autre, enlacée, heureuse. J’ai honte, honte de mon laisser-aller, honte de montrer une nouvelle fois ma faiblesse, honte d’avoir cru, honte d’avoir espéré. Honte de ne pouvoir contenir ma souffrance. Je pensais qu’elle était là pour moi. Elle m’avait communiqué son heure d’arrivée pour que je sois à l’attendre. Je suis crucifié.

Soudain une paire de mains se pose sur mes yeux. Je sens derrière moi la chaleur d’un corps épouser mes contours. Des lèvres se posent sur mon cou. Des dents me mordillent le lobe de l’oreille. Un souffle chaud caresse ma nuque. Je suis médusé, à quoi joue-t-elle ?

— Pardonne-moi, dit-elle. J’ai voulu te tester. Je suis allée un peu loin. J’avais ce besoin de t’éprouver. Viens emmène-moi à l’hôtel. Fais-moi un enfant. Tout de suite, maintenant. J’en ai l’envie, le désir. T’as plus le choix !

— Mais… fais-je interloqué.

– C’est une façon de dire : je rêve de toi. Tu rends mes nuits faciles, mes jours heureux. Je crève d’envie de t’embrasser, de te sentir en moi, contre moi. Je rêve de ta vie, de ton vit. Je veux fondre dans tes bras, sentir ton désir.A

– Mais…

– Je suis ta femme, ta catin, ta Montespan. Je veux être ta maitresse, ta muse, ton inspiratrice. Mon corps est ta harpe, pinces-en les cordes et tu sentiras l’onde s’épancher. Je t’en supplie assouvis mon désir !

– Tu m’as tellement dit le contraire au téléphone… fais-je, stupéfait.

– Mais tout ça, c’était avant de te voir. Avant de recevoir tes yeux dans les miens, avant de les sentir rouler sur mon corps. J’y ai perçu tant de désir, tant d’amour. Qui serais-je pour repousser tout ça ? Je suis ta Messaline et je ne sais pas comment résister à ton appel.

Je me retourne pour l’étreindre, incapable de la repousser. Ses grands yeux étonnés me fixent avec avidité. C’est elle qui prend mes lèvres. C’est elle qui force ma bouche. Nos dents s’entrechoquent. Je me laisse faire, heureux. Je lui appartiens, déjà depuis la première fois où nos mots se sont croisés sur la toile, emmêlés, reconnus. Ses lèvres sont fraiches, douces, agréables. Je devine sa poitrine, libre de toute attache, contre mon corps. Un délire érotique m’envahit.

– Viens, lui dis-je.

Nous allons ramasser son sac de voyage. Je regarde de tous les côtés : le quai s’est vidé. Les contrôleurs sont en tête de train, vaquant à leurs occupations. Personne ne semble faire attention à nous.  Je la tire par la main pour la faire remonter dans ce train qu’elle vient de quitter. Elle me regarde, interloquée. Je la mène dans le seul endroit où il est possible d’apaiser nos corps en fusion. Elle me regarde amusée, ébahie.

Je ferme le verrou, la lumière passe au rouge.   

Une nouvelle soft de mon bouquin auto-édité « Histoires d’Elles »  

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6 réflexions au sujet de « L’une d’Elles »

  1. Ben, franchement, heureusement que ce n’est pas moi, elle !
    Mais c’est terrible, Jean-Charles, une « première » fois dans cet endroit…
    Ca donne envie de ne pas avoir envie, je crois, moi… je suis pas cérébrale comme ça 😆
    Tu balances les mots d’une jolie façon qui nous fait bien imaginer les deux drôles d’oiseaux qui auraient pu trouver un autre nid d’amour que ce recoin nauséabond 😉
    Il est rempli de nouvelles qui finissent mal, ton bouquin ? 🙂
    Bonne fin de semaine et gros bisous de ma tour

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    1. Mdr !!! Faut pas être terre à terre ma chère amie. 😀
      Tu es trop romantique toi alors… Bon j’imagine que si je descends à Lyon tu ne viendras pas m’accueillir à la Gare. 😀 😀
      Non ça ne finit pas mal enfin .. au contraire. 😀
      Quant au bouquin tu ne le trouveras plus maintenant.
      À bientôt.

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  2. Ben, si, bien sûr, que j’irai te chercher à la gare !
    Et même que la prochaine fois que je « monte » à Paris, je te préviendrai pour que tu viennes me chercher à la gare 😆
    Je suis romantique, un peu coincée, mais pas rancunière et les amis, c’est sacré !!!
    Bonne semaine et bisous d’O

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