Une séparation bien utile

J’étais surpris. En rentrant la maison était déserte. Il n’y avait personne. Pas même le chat pour venir se frotter entre mes jambes en quête de ses habituelles caresses.

Sur la table de la salle à manger un petit mot écrit au feutre rouge « Nos relations sont devenues invivables, je pars. »

Je m’assis sur une des chaises autour de la table, les jambes coupées. Abasourdi. Ahuri ! Essayant de comprendre. Un vertige me prit.

– Émilie, Émilie, hurlai-je alors, en tanguant vers la chambre de ma fille. Rien, il n’y avait plus rien dans la chambre, ni son lit d’enfant, ni son coffre à jouets, ni ses peluches rien que le néant et quelques barbouillages sur les murs. La pièce renvoyait mon cri dans un écho, comme un chant tantrique qui n’en finissait pas de me percer le cœur. Émilieeeeeeeeeeeee.

En même temps que le désespoir, la stupéfaction, je sentis comme une lame de fond m’envahir, une boule se former dans ma gorge, je sanglotais « ma fille….ma fille » ne plus la voir devenait incommensurable, démesuré. Je m’écroulais à genoux, m’inclinant sur le parquet la tête entre les mains en proie à la souffrance.

Comme un film muet les images de son enfance défilaient dans ma tête. Sa voix aussi lorsqu’elle montait sur mes genoux enserrant les bras autour de mon cou et me disant « Papa, je t’aime » en me faisant claquer un baiser à l’oreille puis éclatant de rire. Je détestais ça mais je ne savais pas lui résister à mon bébé, ma fille, ma chair. En plus ces mots étaient roboratifs et me donnaient un courage extraordinaire. Je n’allais plus vivre ça, était-ce possible ?

Être dépossédé de ces moments délicieux me semblait aberrant. J’avais mal comme si on m’enlevait un membre, un organe. De loin je préférais perdre une jambe que perdre ma fille. Impensable. Allais-je pouvoir vivre sans elle ?

J’ouvris la penderie, en dehors de mes costumes et de mes pardessus, elle était vide, désespérément vide comme si elle, cette femme, cette mère, n’avait jamais existé pourtant…Il ne restait que l’odeur exaspérante de son parfum qui me brulait les poumons.

Des deux bibliothèques aucune ne subsistait. Plus le moindre livre, elle avait même emporté mes dix sept volumes de La Pléiade que j’avais achetés petit à petit, quel honte !

Elle avait profité d’un déplacement professionnel récurrent pour s’enfuir lâchement. J’étais atterré. Anéanti. Tous les soirs j’avais téléphoné sans qu’elle ne trahisse son projet.

« Je suis rentré à la Réunion chez mes parents. Émilie va bien, le voyage a été épuisant. Je te donnerai des nouvelles plus tard quand tout sera plus calme pour nous tous. » Tel était le texto qui venait de me parvenir en numéro caché.

Fébrile, j’essayai de la joindre sur son portable mais l’opérateur m’informa que le numéro n’était pas attribué.

Merde, merde ! criai-je, énervé, prêt à balancer mon Smartphone dans le mur. Elle avait tout prévu.

Continuant mon inventaire, je me dirigeais vers ma chambre, il me restait encore un lit, une armoire et mon fauteuil Louis XVI. Le couffin de la chatte, celui d’Émilie petite,   n’était plus là. Ma pendule Napoléon III était posée par terre, la commode Empire avait elle aussi, disparue.

Je sentis un vide oppressant m’envelopper. La solitude me faisait peur. Fumer, fumer une cigarette était la seule idée qui me venait à l’esprit. Je craquais une des longues allumettes pratiques pour allumer le feu dans la cheminée et la regardais se consumer en réfléchissant.

La préparation de ce départ avait dû lui prendre un peu de temps, comment ne m’en étais-je pas rendu compte ? Je savais depuis longtemps que les conditions climatiques de la métropole lui déplaisaient. Je savais aussi que notre couple battait de l’aile, je savais…mais je n’avais pas été vigilant.

Le catalogue Air-île était rangé dans le porte-revue parmi les autres et n’aurait jamais éveillé ma méfiance, habituées qu’elles étaient à partir sur l’île pendant les vacances scolaires.

Comment avais-je pu être aussi con…fiant ? Je m’étais fait blouser et j’avais mal, mon cœur saignait. C’était toujours dans les moments les plus difficiles que l’on se rendait compte à quel point on tenait à l’autre.

Allumant la télévision pour essayer de meubler le silence, je zappais. La Une diffusait son éternel match de Football et France 0 ces combats de coq qui m’irritaient. Pourtant je restais figé devant le spectacle, les ergots étaient acérés, les plumes volaient sous les assauts violents, les caroncules gisaient sur le sol comme décimées par un coup de scalpel réducteur.

J’étais fasciné par cette violence et la musique andante qui l’accompagnait, me galvanisait. Je me sentais coq, derrière le grillage prêt à tuer n’importe quel chapon, aussi gros fut-il !

Boire un rhum, m’écrouler, pleurer sur moi-même pour trouver cet état d’apesanteur entre souffrance et raison ne me convenait pas. Mais il fallait faire avec dans ce contexte.

Pas question de préparer mon mouchoir. J’allais élaborer un plan d’attaque, des croquis, réagir. Je les aimais ces deux là et il était hors de question qu’elles me laissent tomber.

Ouf… Le syndrome de la feuille blanche m’avait quitté. Deux jours sans écrire, sans un mot qui glisse. Il m’avait fallu puiser dans mon intimité, ma vie, pour pouvoir rompre ce processus destructeur. Je le tenais ce nouveau roman, enfin !

Réalisé dans le cadre de l’atelier des mots, une histoire chez Olivia. Les mots cette semaine étaient les suivants  :

grillage – chat – andante – apesanteur – caroncule – chant – contexte – plume – couffin – barbouillages – croquis – enfant – lame – livre – vertige – saigner – chapon – climatique – catalogue – match – roboratif – sangloter – allumettes – mouchoirs – enfance – préparation – délicieux

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36 réflexions au sujet de « Une séparation bien utile »

  1. J’aime beaucoup l’urgence de ton écriture. La fin moins, un peu comme si l’auteur (toi, donc) lui aussi nous avait blousé … Je ne sais pas trop expliquer ce sentiment. J’ai tellement aimé le début que le dernier paragraphe me semble de trop.
    (Euh j’espère ne pas te froisser.)

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    1. Non tu ne me froisses pas. 😀 😀 tu parles de ma pirouette pour sortir ? Elle est un peu légère soit ! J’avais une autre idée que j’avais déjà utilisée et que je ne voulais pas reprendre ici. :-O
      Il est possible que ce texte soit inégal. je ne voulais pas rester dans le pathos mais ouvrir ne serait-ce qu’un peu d’espoir.

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  2. Mon pauvre…elle a prévu le déménagement pour l’ile de la Réunion, vider ton appart, piquer tes meubles, ta collection de la pléiade…t’étais où ? en déplacement pour faire bouillir la marmite ? elle embarque ta gosse (qui est un peu la sienne) Dur, dur bon d’accord à la fin tu nous fais le coup du roman ça soulage…les femmes peuvent pas être aussi immondes.

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  3. j’ai fait ouf aussi : ouf ce n’est qu’un roman qu’écrit ton narrateur ! mais bon malheureusement, il n’y a pas que les usines que l’on déménage en cachette, parfois en effet c’est une mère et sa fille qui partent et emportent tout…

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  4. Ton texte me fait mal.
    Comme Leiloona, je n’aime pas la pirouette, parfois il ne faut pas de chute, ton texte aurait pu se terminer par « Je les aimais ces deux là et il était hors de question qu’elles me laissent tomber. », qui laisse une porte ouverte à tous les possibles. En fait, c’est parce qu’on rentre dans ton texte qu’on a envie qu’il continue, pas qu’il soit interrompu par la pensée de l’auteur, tu vois ? C’est positif comme « critique », si je puis dire. 🙂

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  5. Ben moi je l’aime ta pirouette finale…les mots guériront peut être les maux de ton personnage et puis la Réunion, c’est à peine un jour de voyage…s’il les aime autant qu’il le dit, il ira les récupérer. Et si ça marche pas au moins il pourra chopper quelques livres de la Pléiade.
    Tout ça pour te dire que sincèrement j’ai aimé ton texte….

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  6. Moi aussi j’ai beaucoup aimé et je vais copier sur Leiloo et Olivia en disant que la chute, moui… Mais ça n’enlève rien à l’émotion, à la douleur de celui (ou celle) qui rentre un jour pour s’apercevoir qu’il a tout perdu ! Et si tu as dû prendre dans ton vécu pour y arriver, je dis ouiiin… 😦 C’est triste et beau ! 🙂

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  7. Les hommes sont trop con…fiants, ça c’est sûr, plutôt trop sûrs d’eux…
    Ils ont de la peau de sauss devant les yeux…
    C’est dur de faire court avec un tel sujet ! Ta pirouette finale met un peu de légèreté, je trouve, ce n’est qu’un roman, ouf 🙂
    Bon we et bises d’O

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  8. Pour ma part, j’ai beaucoup aimé la fin… C’est original de sortir du personnage et de donner un autre contexte… cela donne une claque qui réveille et qui montre combien tu nous attrapes adroitement avec ton texte ! Bravo !

    Coincoins piégés !

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  9. Mais non ce n’est pas un pirouette, ni un échappatoire, c’est même très douloureux, Enfin, c’est ainsi que je l’ai perçu. Il écrit d’accord, c’est le début du roman mais il le nourrit de sa vie.. comme le pélican, tu sais, de l’autre, là.. Musset.

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