Des mots, une histoire n°47

Accoudé au comptoir, le regard posé sur son verre de bière à moitié à plein,  il fixait le gouffre abyssal qui s’ouvrait devant lui. Depuis deux heures, il buvait sans soif comme il pissait sans envie simplement parce qu’il le fallait.

D’espoir il n’avait plus. En rentrant il avait trouvé la maison vidée de toutes ses affaires. Plus aucune trace d’elle, elle avait tout emporté. Par dépit il s’était dit : « enfin, c’est pas trop tôt ! »

Elle, c’était Florella, sa cousine, avec qui il vivait depuis treize ans. Leur folie avait fait un remue-ménage dans la famille dont ils n’avaient pas mesuré l’amplitude. Les pressions, les accusations et les sorts avaient fusé, l’armature de la famille s’était désintégrée, personne ne voyait plus personne. On les avait accusés de vivre dans le péché, d’avoir jeté l’opprobre sur toute la famille ce à quoi ils avaient répondu comme ils avaient pu, en provoquant une fois de plus : en donnant naissance à un enfant, qui hélas n’eut pas la chance de voir le moindre rayon de soleil.

Sans soutien, ils se lancèrent des choses immondes à la figure, rejetant chacun sur l’autre son ascendance, ses tares et ses faiblesses. Leur romance prenait un mauvais chemin, leur monde s’écroulait. Leurs treize années de vie commune, leurs souvenirs d’enfance, s’effondraient comme un château de sable roulé par la vague.

Cet épisode dramatique avait ouvert une brèche dans leur relation. Ils s’en rejetaient la faute, l’un et l’autre, sans se l’avouer, sans en parler. Le mal sournois du silence s’immisçait. Ils faisaient même l’amour sans enthousiasme et chaque retard de règles provoquait de violentes angoisses qu’ils étaient incapables de surmonter. Même ces rapports devenaient douloureux  et n’avaient ni l’émotion, ni la douceur de ce qu’ils avaient partagé auparavant.

Ils étaient sur le point de non-retour. Aveugles, déchirés, anéantis par une relation que tous avaient jugé malsaine,  tarabustés par le regret et le remord, seuls. Avaient-ils librement choisi de s’aimer ?

Depuis une semaine Roberto dormait chez Cyrille. Il essayait d’encaisser cette défaite, pestant contre le sort, contre lui-même, convaincu que rien ne pouvait désormais arranger les choses. Il contemplait la photo d’elle, bronzée et musclée, prise sur le chemin de randonnée du gr20 près de Vizzanova face au Monte d’Oro. Elle était pétillante, belle, souriante, elle avait toujours faim et mangeait comme quatre prête à soulever des montagnes. Elle était fraîche, belle, amoureuse. Il était bouleversé de ce qu’ils étaient devenus aujourd’hui : des étrangers, des ennemis, des déchirures.

Durant son absence Florella avait déserté l’appartement comme lui-même l’avait fait déjà. Le point de non-retour était atteint, cette histoire en définitive n’aura été qu’illusion et ne laissera derrière elle qu’un champ de bataille. Elle avait esquissé quelques mots jetés à la va-vite sur une serviette en papier « Je pars, je te laisse le four. » Mais le propos ridicule et incohérent avait fini à la poubelle. Elle l’avait déchiré jugeant les mots inutiles et douloureux. Le temps de la séparation était venu il restait à savoir quelle serait la meilleure méthode pour le faire.

Pas plus que lui, elle n’était responsable de cet échec, le destin s’était emmêlé, soutenu par toutes les récriminations d’une famille désunie.

La clef sur la table de cuisine, elle avait tiré la porte derrière elle réprimant les sanglots qui la submergeaient.

 

En mettant la clef dans la serrure il savait qu’elle ne serait plus là, ce pressentiment l’avait torturé toute la journée. Elle, absente, l’appartement serait froid, désert. Ils avaient repeins les murs, la salle en jaune pour donner de la lumière, le bureau en rouge pour accentuer les interdits, la chambre en bleue pour accéder tendrement au repos, toutes ces couleurs qu’elle avait choisies avec passion et que ce soir il ne pouvait supporter.

Au bar des amis le premier verre fut un réconfort, le second libéra ses larmes retenues. Le troisième alors que l’effet de l’alcool s’insinuait doucement les souvenirs affluèrent, dangereux et regrettables tandis qu’au quatrième sa vue se troublait, ses yeux virevoltèrent et il s’affala, inconscient vomissant son trop plein de bière. C’est la tête lourde, les yeux gonflés, l’haleine chargée qu’il se réveillât bien plus tard, étonné d’être sur son paillasson.

 

Sur une idée d’Olivia

Voici les mots qu’il fallait placer : romance – aveugle – randonnée – faim – espoir – méthode – amplitude – four – esquisse – abyssal(e) – douceur – dramatique – armature – fraîche – retour – tentation – péché – respect – virevolter – agacé – enthousiasme – retard

Publicités

33 réflexions au sujet de « Des mots, une histoire n°47 »

  1. Et ben, c’est gai tout ça !
    En tout, le récit est très bien mené, j’aime.
    Quand j’écris ça, j’ai l’impression que ça ne sonne pas plus qu’un clic sur un bouton facebook… et je ne peux pas dire « j’adore » par ce que dans ce cas, ça annule les nuances entre j’aime et j’adore. C’est pas que je déteste ton texte ! Non, oh là, voilà… bon ben j’aime vraiment ce texte et puis tant pis pour facebook et ses « J’aime » à la c…
    🙂

    J'aime

    1. Pas drôle mais pas si violent que ça ou tout au moins pas aussi violent qu’il l’était dans ma tête. En tout cas, je remarque la précipitation avec laquelle il a été écrit 😀 😀
      Quand au j’aime sur FB c’est vrai que parfois c’est inadapté. 😀

      J'aime

    1. Vas savoir ! En tout cas je suis intimement persuadé que les bien pensants ne les ont pas aidé. Pour le four j’ai pensé qu’on pouvait être tellement mesquin dans ces moments que jouer les grands-seigneurs était risible 😀 😀

      J'aime

  2. Ouille ouille ça cogne tambour battant ! Histoire qui dérange mais ça existe encore les cousins-cousines ! Et ils ne font pas forcément des bébés tarés, c’est un cliché (ça arrive aussi)… Mais la dernière image est saisissante de réalité. Bravo !

    J'aime

    1. Je crois que l’histoire de France est truffée de consanguinité et que dans nos esprits subsistent ces bébés tarés qui aujourd’hui ont bien plus de chance de survie. La dernière image ? C’est l’expérience qui parle. 😀 😀

      J'aime

  3. Bonsoir,
    Un coup de froid dans cette romance, comme ici ce soir… Brahms soutien ce récit…déchirement de la séparation, mais sur ici pas de violence… juste celle de la douleur.
    Bonne fin de semaine
    @ plus

    J'aime

  4. Avec « sa » cousine ! Sainte Mère ! Mais faut pas 🙂
    MDR ! tu as les méninges en bouillon ! C’est pas drôle dans la vie, mais j’ai bien ri en lisant ton billet !
    Bonne fin de semaine

    J'aime

  5. Comment ça l’amour ne fait pas de cadeaux ??? 🙄 Bien sûr qu’il en fait, c’est nous les humains mesquins qui les reprenons ! Et qui gâchons tout, mais pas toujours et comme Ella, j’attends un texte purement amoureux (pas Harlequin non plus hein), suis sûre que tu peux ! T’étais bien parti avec Luisa et Hérisson, hé hé ! 😉

    J'aime

À vous de jouer, quelques lignes pour vous exprimer :

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s