Elle

Elle l’appelle chaque jour. Très tôt, elle le réveille et dépose un message enflammé sur son répondeur.

Lui, ne répond jamais. Le matin, tant qu’il n’a pas fait ses ablutions, il est endormi. Et tant qu’il est endormi, il ne parle pas. Il émet juste des grognements pour répondre aux miaulements de son chat qui réclame déjà sa pitance.

Il sort du lit en s’étirant ; lit ou champ de bataille ? Pourtant il est seul. Il baille, ouvre fenêtre et volets, et regarde, désenchanté, l’image renvoyée par le carreau. Si les ans apportent la sagesse, ils n’apportent pas que cela, constate-t-il amèrement.

La cafetière est prête à l’usage, il n’a qu’à appuyer sur le bouton.

Dans la salle de séjour, il allume la télé sur une chaine d’informations, met l’ordinateur en route. Il ouvre la fenêtre du balcon puis attrape le téléphone pour écouter son répondeur.

La voix chaude et le message plutôt coquin le laissent rêveur, imaginatif.  Il se sent rajeuni, sa flamboyance s’éveille, se réveille. Ce matin, comme les autres depuis deux semaines, son corps a 20 ans.

Elle l’incite, l’excite par ses paroles, sa voix, son impudeur. Elle lui envoie par email des photos prometteuses. Son langage est incisif, direct. Elle sait ce qu’elle veut de lui, elle sait où elle veut qu’il la conduise. Elle se dit docile, soumise et prête à toutes ses envies. Elle n’attend que lui, s’offre vicieuse et charmante.

Il chantonne en versant son café dans une tasse. Il regarde, derrière sa fenêtre, la rue s’animer, en buvant son premier « petit noir » du matin. Pensif.

Il lui faut une bonne douche froide pour calmer l’indécence qui le taquine et le fait sourire.

Elle veut le vouvoyer toujours pendant qu’il la tutoie. Ceci lui semblait d’abord étrange, puis agréable, pour devenir finalement plaisant. Il pense avec ironie  à des situations cocasses et ensuite, bien sûr, à Juliette Gréco :

« Déshabillez-moi, déshabillez-moi,

Maintenant tout de suite, allez vite

Sachez me posséder, me consommer,

Déshabillez-moi,

Conduisez-vous en homme, soyez l’homme… Agissez ! Déshabillez-moi… »

Quelle impudeur, ce voussoiement !

Elle a bien compris qu’il pouvait entrer dans son jeu. Elle a bien compris qu’en le traitant en mâle il l’exaucerait. Elle n’est autre qu’une amoureuse réceptive à ce qu’il  a déclenché mais qu’elle désirait.

Elle est « nymphomâle » mais il est l’instigateur. Il l’a traitée avec gentillesse mais fermeté, elle s’est laissée conduire sur cette pente exquise.

Il la sait délicieuse, adorable. Il la sait jolie, ses photos le lui ont dit. Il lui a envoyé la sienne, elle voulait recevoir sa particularité d’homo erectus, il l’a satisfaite.

Elle a testé ses compétences de maître, elle a montré ses qualités de soumise. Ils sont sur le même chemin à tester leur destin.

Leurs échanges, s’ils ont pu être choquants, ont glissé au fil du temps vers l’érotisme et la sensualité puis l’indécence. Ils ont déjà l’impression d’être de vieux amants, pourtant sans s’être rencontrés.

À demi-mots, ils ont cerné leur recherche, à demi-mots ils ont compris leur besoin.

Elle, est femme dans toute sa splendeur, jeune et ravissante. Femme de caractère, attirante, féminine et sensuelle. Sexy mais jamais indécente, provocante mais pas encore exhibitionniste, à la découverte d’un monde qu’elle ne connait pas mais que ses sens réclament à tue-tête. Cérébrale oui !

Elle a décelé chez lui ce que lui même ignorait : une autorité somnolente.  Elle a pensé qu’il pouvait l’élever et la conduire dans sa quête du plaisir. Le précurseur, le révélateur la menant sur le chemin de la plénitude des sensations.

– Je ne tiens pas à être giflée ou punie. Ce que j’aime c’est que vous ayez le droit de le faire, que vous le fassiez en y prenant plaisir. C’est cette transgression qui me donne du plaisir,  lui écrit-elle.

Ou encore :

– J’aime bien l’idée que vous me laissiez sur le corps des marques qui suscitent des regards interrogatifs, scandalisés ou envieux. Mais bon, si vous me mordez les fesses, vous seul en verrez la trace.

De tels propos élèvent le débat et le combat s’il en est, à une hauteur vertigineuse. Il reçoit ses espérances avec enthousiasme et réserve. Est-il capable de tenir un rôle qui n’a jamais été le sien ?

Le doute l’accable mais le jeu en vaut la chandelle. Elle s’est promise, s’y tiendra-t-elle ? Pourtant elle s’est sentie offerte à ses désirs, avec entrain et fougue. Elle s’est soumise, quand pour la première fois, dans son bureau, il lui a imposé des gestes impudiques, ce à quoi elle a répondu :

– Voilà c’est fait. Je me suis donné du plaisir en pensant à vous et me suis mordu les lèvres pour ne pas crier.

Il est interrogatif, s’est-elle exécutée ? Il est content du chemin qu’ils empruntent ensemble.

Elle lui dit être amoureuse et pourtant ne pas le tomber facilement. Elle le lui écrit en lui disant trouver cela très émouvant. Puis elle ajoute :

– J’aimerais que vous me traitiez comme la salope que vous aimeriez que je sois et qu’au fond je suis déjà. À partir de maintenant, n’ayez aucune limite, vous avez mon accord. Allez aussi loin que vous le souhaitez, je vous y invite !

La sonnerie stridente du réveil le sort de ses rêves. À côté de lui, Patricia le bouscule pour qu’il éteigne l’engin insupportable. Pierrot, plongé dans ses émois, émerge avec désillusions. Le printemps matinal n’est qu’un lointain souvenir. Lissant ses cheveux épars, tripotant son membre engourdi, il pense qu' »Elle » mettrait du piment dans sa vie affective.

Une nouvelle extraite de mon livre : « Histoires d’Elles »

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6 réflexions au sujet de « Elle »

    1. Merci Danielle, flatté que cela vous plaise et surtout de ce commentaire fort sympathique. Ici est l’érotisme est feutré sans être indécent mais ce n’est pas toujours le cas dans mes autres nouvelles. Bonne soirée.

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