Une vie bien ironique

Maman avait sorti ses boites de photos, il en était ainsi chaque dimanche lorsque je venais déjeuner avec elle et je ne pouvais l’empêcher, d’ailleurs en avais-je l’intention !

Elle me parlait d’untel avec bonheur tout en contant des choses drôles ou parfois hilarantes. Puis tout à coup son visage s’assombrissait devant une photo de sa mère et une larme pointait qu’elle tentait maladroitement de dissimuler.

Elle me montrait les fesses potelées de ma grande sœur, gros bébé allongé sur le ventre. Puis nous tous, les frères et sœurs en maillot de bain sur la plage de Cayeux, c’était drôle de nous voir ainsi mais que d’émotion !

En effet, c’étaient les seules photographies sur lesquelles nous figurions tous. La vie en avait décidé ainsi, l’une de mes sœurs nous avait quittés trop jeune succombant des suites d’une scarlatine et l’autre quelques temps après d’hypertension, dans son bain trop chaud.

Inévitablement, maman pleurait ses enfants que le mauvais sort lui avait repris. Ces après-midi se terminaient dans les pleurs mais comment les éviter ? Dans les embouteillages, en rentrant chez moi, je me posais toujours cette même question mais je me disais aussi que maman du haut de ses 99 ans savait ses jours comptés et voulait s’en aller sans rien oublier.

Puis hier tenant cette photo du bout des doigts parce que ma presbytie me jouait des tours, maman me dit :

– Tu ne te souviens pas non plus de qui est cette photo ?

– Pas la moindre idée, répondis-je expulsant l’air de mes joues, perplexe.

– Tu perds la boule mon pauvre vieux ajouta-telle m’observant de son regard perçant.

Elle disait vrai sans le savoir. J’avais consulté ces dernières semaines et mon médecin avait admis que j’entamais une phase de dégénérescence sévère. Un pan de ma mémoire restait dans l’ombre. Mon fils avait soulevé le problème alors qu’une ou deux fois il avait fait appel à mes souvenirs réputés infaillibles sans que je ne puisse répondre à ses attentes.

– Regarde-bien, insista ma mère me tendant le cliché. On dirait l’aîné de la fille de ta cousine.

Cette idée cheminait dans mon hippocampe en ébullition comme si des circuits se connectaient faisant des étincelles. Je scrutais cette photo :

– Mais c’est pas une fille, répondis-je Karine a un garçon.

– Il y a belle lurette que les cheveux longs ne veulent plus rien dire, rappelle-toi mon garçon. J’ai oublié le prénom de ce petit mais je me souviens qu’au mariage de sa mère il était plutôt turbulent. C’était d’ailleurs étonnant à cette époque d’assister au mariage de sa mère.

J’étais dans mon fauteuil roulant, face à la fenêtre, fouillant dans ma mémoire fragile les vestiges de mon passé. J’avais 76 ans, orphelin, n’ayant jamais eu le courage de me marier j’étais seul à m’inventer la vie que je n’avais jamais eue.

                                                                Sur une idée de Leiloona 

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23 réflexions au sujet de « Une vie bien ironique »

    1. Simplement que la plus jeune la perd la mémoire ce qui ne signifie pas pour autant que sa mère plus âgée soit malade. J’ai connu autrefois, cette dame de 95 ans qui vivait avec son fils de 70 ans, elle s’est éteinte après lui et était en bien meilleur état. Étonnant !

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  1. notre minute de culture grâce à JC ou un petit jeu comme vous le voulez
    car je m’interroge beaucoup…
    qui peut me dire

    l’identité du narrateur de ce texte?

    répondre en réponse à ce message si possible

    merci de votre aide….

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  2. Je ne sais pas si je serais d’une grande aide, j’espère seulement qu’il ne s’agit pas de notre auteur himself ! Quelle tristesse se dégage de ce texte… J’en ai connu des anciens qui ont enterré leurs enfants ! Mais là entre l’Alzheimer et le fauteuil roulant, c’est un cas « lourd »… Sinon, un cousin peut-être… Bon, il y a des traitements contre la dégénérescence maintenant (quand c’est pris tôt) ;). rassure-nous Jean-Charles ! A moins que tu ne nous ait déjà oubliés…

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  3. Hé Ho, faut pas exagérer non plus ! carré blanc, manquerait plus que ça ! Mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille et écrire du fantastique, je ne sais pas si nous pourrions, quoique, je vais y penser aux elfes et compagnies…

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  4. Je sens plein de nostalgie dans ce texte. Et les handicaps y sont mentionnés comme une allusion à l’inévitable dégénérescence de notre corps pour nous entrainer doucement vers une mort inéluctable…Devant cette fatalité, le passé n’est que nostalgie car nos envies, elles ne s’arrêtent pas avec le temps…
    Mais mon analyse n’engage que moi… 😉

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