Swan

— D’accord avec toi, je te promets de tout essayer pour que Bernard ne nous quitte pas pour aller vivre avec cette Céline, dit Swan.

— Oui, renchérit Damien. Je ne me vois pas r’commencer avec un autre coloc, pas envie.

— Il est très accro à cette nana, c’est dingue ! Y’a pas plus nase qu’un mec amoureux qui sourit béatement ou te regarde avec des yeux de crapaud mort d’amour, se moque-t-elle.

— Parce que vous croyez être mieux vous, les nanas ? Vous êtes collantes comme des un chewing-gum sous une pompe. Pour ne pas manquer d’air avec vous, il faut se trimballer avec sa bouteille d’oxygène, rétorque-t-il.

— On n’est pas toutes comme ça !

— Nous non plus, figure-toi ! Faudrait que j’accepte tout c’que tu dis sans broncher ? Ça ne risque  pas.

— De toute façon, t’as décidé d’être chiant depuis qu’on sait que Bernard nous quitte. Et si tu tires une trombine comme ça tout le temps, j’vais mettre les voiles aussi.

— Du calme… merde ! Tu vois les dégâts, une branche du triptyque s’égare et on va tous à vau-l’eau.

— On sort manger une pizza au lieu de rester là ? demande-t-elle.

— Ok ! lui sourit-il. C’est toi qui invites ?

— Avec l’élevage d’oursins que tu fais dans ton porte-monnaie, j’tomberais du placard si c’était l’inverse, fait-elle en enfilant ses bottes.

— Laisse tomber avec tes sarcasmes à deux balles, j’dépense ce qu’il faut, je partage ce qu’il faut partager et le reste j’le place.

— Eh oui c’est bien ce que j’dis ! Moi, aujourd’hui j’me suis fait plaisir, j’ai claqué 100 € dans une lingerie affriolante.

— C’est bien ! Mais toi qui te balades toujours à poil dans cette maison, je m’demande quand tu les mets tes dessous, ricane Pierrot.

— Ca te dérange ? Il ne me semble pas que tu détournes les yeux quand tu m’vois à poil. J’ai plutôt l’impression que si tu pouvais m’tripoter tu n’te gênerais pas. Et si mon corps ne te plait pas tu peux toujours tourner la tête.

— Mais oui, t’es belle ! D’ailleurs Popaul est toujours à la fête quand il te voit.

— Sale vicieux ! l’invective-t-elle.

— Oui, t’as raison, tu t’balades à poil et moi j’suis vicieux parce que je regarde. J’ vais t’expliquer : le vice serait que j’essaie de lorgner dans ton soutif lorsque tu t’penches ou bien que je cherche à reluquer sous ta jupe. Mais tout ça, j’ai pas besoin d’le faire, tu te promènes les seins nus et juste une ficelle dans le cul comme si t’étais sur la plage. Donc je serais vicieux de mater c’que tu exhibes ? Au lieu de dire des conneries, mets ton manteau, je t’invite à manger. Tant que tu auras la bouche pleine, tu ne diras pas de bêtises.

Elle attrape son manteau, il fait de même. Elle tire la porte sur eux. Figée devant l’ascenseur, elle lui décoche une claque sur la tête et lui demande :

– Il est pas beau mon cul ?

— Si. Mais t’es gonflée ! Tu vis ici avec deux mecs, juste de bons amis et toi tu promènes avec ou sans petite culotte entre la salle de bains et ta chambre. Avec Bernard, on a toujours rigolé de ton manque de pudeur. On s’est toujours dit que t’avais de la chance d’être avec nous parce qu’on s’est toujours contenté de t’admirer sans autre conséquence.

— À tel point, répond-elle, que je m’suis demandée longtemps si vous n’étiez pas homosexuels. C’est vrai que j’ai toujours senti vos regards furtifs, réprobateurs d’abord puis caressants ensuite. J’ai eu envie de vous secouer parfois, d’écarter les cuisses devant vous lorsque vous regardiez le football, rien que pour vous provoquer, de voir jusqu’où vous pourriez rester dignes. J’ai bien entendu fantasmé à mort à l’idée de m’ retrouver entre vous deux, de m’abandonner entre vos bras, de faire l’amour avec vous deux.

La porte de l’ascenseur s’ouvre, Pierrot est sans doute troublé par la révélation qu’il vient d’entendre. Sans politesse, il entre dans la cabine le premier et sans jeter un regard à son amie, appuie sur le bouton « 0 ». Il se rappelle que Bernard et lui ont, eux aussi, envisagé de faire l’amour avec elle, séparément ou ensemble.

– Tu es choqué ? s’enquiert-elle.

– Choqué n’est pas le mot, déconcerté sans doute. Cela dit, j’ai pour ma part bien des fois imaginé t’embrasser, te caresser et te culbuter. Jamais je ne suis resté de marbre face à ton charme, ton élégance ou ta plastique. Il est arrivé que la nuit, au fond de mon lit, mon corps s’enflamme…

— Waouh !  Je suis surprise ! J’ai toujours pensé que vous étiez de bois et que je pouvais pousser la provocation aussi loin que je le voulais sans crainte. J’ai surtout pensé que je n’étais pour vous qu’une poupée, une soeur mais pas une nana désirable. C’est pourquoi je savais ne courir aucun danger à être nue ou peu s’en faut devant vous.

La froidure de l’hiver les saisit dès qu’ils ouvrent la lourde porte haussmannienne qui les mène sur le boulevard. Swan glisse son bras sous celui de Pierrot et lui dit :

— Tout à l’heure, je te disais que j’étais prête à tout pour que Bernard reste avec nous, et je suis vraiment prête à tout, jusqu’à le séduire si nécessaire.

— Ah ! fait son compagnon interloqué et déconfit.

— Oui, si je n’ai pas d’autre choix. Et j’lui dirai aussi que je suis prête à faire l’amour avec lui et toi, ensemble. En fait, je ne veux pas vous perdre. As-tu remarqué que depuis qu’on est ensemble, aucun d’nous n’a jamais eu de relation durable, seulement des aventures éphémères parce que notre corps a besoin de sensations ? Pourtant, bien que chacun de nous ait son espace privé, aucun de nous n’a jamais fait supporter aux autres la présence d’un tiers. Je me suis posé plein de questions à ce sujet. Toutefois cette convention n’a été émise par aucun de nous et pourtant chacun l’a scrupuleusement respectée comme si dès le départ notre vie commune reposait sur un accord tacite.

— Quelle réflexion ! J’ai aussi remarqué ça et j’en ai même discuté avec Bernard. Nous avions tiré les mêmes conclusions que toi. Cependant, notre ami disait que sûrement aucun de nous n’était tombé amoureux.

Swan souffle dans ses mains gelées que le froid de la nuit glace. Pas grand monde sur les trottoirs. Il n’est que 20 heures mais les gens sont rentrés chez eux avec la ferme intention de ne pas en ressortir.

Elle presse Pierrot contre elle, passant son bras sous le sien. Pourtant, s’ils partagent beaucoup de choses, ils n’ont physiquement jamais été aussi proches. Sentir cette fille, qu’il aime, contre lui et deviner la rondeur d’un sein sous son triceps, l’émoustille passablement même si le froid conjure toute velléité.

– C’est dingue comme je tiens à vous deux, dit-elle. J’ai peur que cet ensemble parfait que nous avons construit ensemble, fonde comme neige au soleil. Je ne pense pas pouvoir tomber amoureuse d’un autre mec, vous êtes mon hydre à deux têtes. Vous êtes à la fois pareils et différents, indissociables et séparables. Je m’reconnais avec vous, j’existe, je vis, je vous aime et vous déteste ; j’ai à la fois envie de vous battre et de vous caresser,  de vous haïr et de vous aimer. Mais je n’envisage pas de vous quitter ou que vous le fassiez. J’ai le sentiment que vous m’appartenez, comme je vous appartiens et crois-moi, je ne vais pas laisser cette Céline détruire tout ça. Je vais me battre avec mes armes, les mêmes qu’elle, à la seule différence que je connais parfaitement Bernard et que je vais profiter de cet avantage pour faire revenir au bercail la brebis égarée.

— C’est à la fois une déclaration de guerre et d’amour ? l’interroge-t-il.

— Oui. Je t’aime et j’aime Bernard, aussi ridicule que ça puisse paraître.

— Non, ça ne l’est. Je t’aime aussi. Quant à ma relation avec Bernard, je l’ai toujours trouvée troublante, je l’aime également. L’aimer ne signifie pas pour moi que je souhaite avoir une relation homosexuelle, loin de là. J’ai l’impression d’avoir créé, avec vous deux, une fratrie amoureuse, quelque chose que j’ai toujours cherché, jamais connu et avec quoi je m’épanouis et me fonds avec bonheur.

Arrivés devant la pizzeria, un serveur italien leur ouvre la porte et les accueille dans un charabia mi-italien mi-français, leur souhaitant la bienvenue. L’odeur de la pâte chaude mêlées aux épices et à la chaleur de l’endroit et la conversation intime qu’ils viennent d’échanger, les plongent dans un climat sensuel. D’ailleurs Pierrot, sous le charme de la révélation, s’enhardit à déposer un baiser sur la joue de son amie. Mais comme son téléphone mobile se manifeste soudain, il tourne la tête subitement et effleure les lèvres de Swan en décrochant.

– Euh…

– Salut c’est moi. J’te dérange ? T’es en train de copuler ? demande Bernard à l’autre bout du fil.

– T’es con, sinon j’aurais laissé sonner. Crois-tu que j’aurais interrompu mes activités pour entendre ta voix railleuse qui, certainement, m’aurait fait débander ?

Swan s’est assise face à lui et le contemple rêveuse puis sourit. Elle sait, par instinct, qui est à l’autre bout du fil.

— Vous êtes où ? questionne Bernard.

— Chez Georgio, tu nous rejoins ?

— Vous avez déjà commencé à diner ?

— Non, on vient juste de s’installer. Mais tu n’es pas avec Céline ce soir ?

— Si, mais l’idée de vous laisser tous les deux m’enchante guère. Dans 15 à 20 minutes je serai là, vous m’attendez, c’est moi qui régale, Je vais annuler le rendez-vous avec Céline  et j’arrive.

C’était Pierrot qui, il y a un peu plus de trois ans, diplôme et job en poche, avait décidé de s’installer et de trouver des colocataires. L’appartement convoité se trouvant près de la République et lui-même travaillant dans une tour de la Défense, il eut l’idée de déposer une annonce dans l’espace réservé à cet effet et, en moins de temps qu’il n’en fallut, son mobile fut assailli par de nombreuses propositions.

D’abord Swan, ravissante jeune fille de 25 ans, 1,72 mètre à vue d’œil et bien galbée, juriste, célibataire et pleine de joie de vivre. Après une bonne conversation téléphonique, un rendez-vous dans une cafétéria leur permit de faire connaissance et de tester leurs points communs. L’appartement qu’ils devaient visiter se composant de trois chambres, une fille n’était pas exclue. Et celle-ci semblait plutôt intéressante parce que à priori, dotée d’une tête bien faite, et prête à partager un appartement avec deux mecs dans la joie et la bonne humeur.

Bernard, chef de projet dans une entreprise internationale, 28 ans. Du haut de son mètre quatre vingt cinq, lunettes rondes à la John Lennon, sportif, le cheveu châtain, était sans doute un excellent troisième larron d’après l’exquise rencontre qu’ils firent au bar du coin. Sérieux lorsqu’il s’agissait de travailler mais pour le moins jouisseur invétéré dès que la porte de la société se refermait, fêtard et cuisinier novateur, cinquième d’une fratrie de sept enfants, habitué à vivre en meute était le pion manquant.

Pierrot, 27 ans, cheveux noirs et yeux marrons, passionné de littérature et sportif accompli, exerçant son métier de traducteur au sein d’une entreprise multinationale de cosmétiques, libre de toute attache, enfant unique, était l’instigateur de cette colocation. Il fallait faire vite et déposer leur candidature le plus tôt possible, l’appartement sur lequel Pierrot avait des visées étant parfaitement situé dans Paris ; une petite rue près de la place de la République, qui leur permettrait une vie nocturne sans l’inquiétude du dernier métro. Ils se rencontrèrent enfin tous les trois et, dès cette première confrontation, l’osmose se fit. Le lieu et la configuration de l’appartement convenaient à tous. Ils réunirent l’ensemble des documents sous 24 heures, même les cautions exigées par le propriétaire, malgré leurs rémunérations attrayantes. Ils durent batailler mais signèrent finalement le bail.

Après 3 ans de vie commune, ils avaient formé leur microcosme, chacun porteur d’un échantillon de bien-être qu’ils partageaient et partagent encore.

— Bernard nous rejoint, dit Pierrot en raccrochant le téléphone.

— On l’attend donc pour passer commande ! Tu veux un apéro ?

— Bien sûr ! Il a dit qu’il payait si on l’attendait.

Ils l’attendirent longtemps, son portable était éteint et renvoyait sur sa messagerie. Inquiets, ils dinèrent puis rentrèrent chez eux. Ils appelèrent les commissariats puis les hôpitaux mais il était bien trop tôt. Ils s’assoupirent, l’un contre l’autre, devant la télévision, histoire de se réchauffer, histoire de ne pas être seuls. Ils guettèrent le moindre bruit dans l’escalier, se levèrent impatients et angoissés pour tourner en rond. Ils tentèrent une nouvelle fois de le joindre sur son portable. Ils burent quelques cafés pour tromper leur angoisse, s’énervèrent. Il lui était certainement arrivé quelque chose.

Le 28 décembre 2009 à la une du Parisien :

DÉRAPAGE MEUTRIER SUR LES GRANDS BOULEVARDS

UN PIÉTON FAUCHÉ PAR UNE VOITURE

Alors que Jacques M. sur qui le filet se resserrait suite à son évasion de la prison de Fresnes, était pris en chasse par l’O.C.R.B. pour échapper à ses poursuivants le fuyard a emprunté les trottoirs de la capitale à vive allure fauchant Bernard G. piéton dont la vie est en danger. Jacques M. condamné à 30 ans de réclusion criminelle pour l’assassinat du caissier de la Banque de L’Ouest s’est évadé il y a cinq jours…

Le 24 mars 20111 dans les pages intérieures du  Parisien :

Bernard G. « écrasé » sur un trottoir par Jacques M. (notre édition du 28 décembre 2009), est sorti de l’hôpital de Garches après plus de 13 mois de rééducation. Il doit sa survie et sa force à ses amis intimes Swan D. et Pierrot O. qui, présents au quotidien, l’ont aidé à surmonter les étapes. Le Dr Quartier est lui-même étonné des progrès considérables réalisés par son patient et, dans sa ferveur, crie au miracle.

Le 29 décembre 2011 à la une du Parisien :

MARIAGE EXTRAORDINAIRE

Bernard G. écrasé puis « ressuscité », s’unira le 14 février 2012 à Swan D. et Pierrot O. Cette union, contestée par l’Église, sera célébrée par le Cardinal Rampan, répudié par le diocèse de Paris pour ses prises de position non conformes à l’esprit catholique. La cérémonie aura lieu dans une salle privée louée à cet effet. Paul Léonard, leader du MOPO (MOuvement POpulaire), déjà précurseur et premier Officier Municipal à avoir reconnu et encouragé le mariage homosexuel, présidera la cérémonie républicaine. Il va sans dire que ce mariage contre nature, a estimé le Président de la République, sera soutenu par toute la communauté homosexuelle ainsi que tous les dissidents progressistes. L’Église catholique ayant reconnu le miracle sur la personne de Bernard G. se trouve, elle, très ennuyée.

Chaque jour, au pied des tours de la Défense, le comité NUPTIAS CONCILIARE (se préparer au mariage en latin) distribue des tracts pour les manifestations de soutien qui auront lieu chaque samedi à partir du 9 janvier, et ce jusqu’au au 13 février, de la place de la République à celle de la Bastille.

Le propriétaire a tenté par la force, mais sans succès, de résilier le bail locatif.

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