Manque de pot !

La voiture roulait doucement. Claire était prudente et veillait à respecter le code de la route. Son automobile – une petite berline américaine fabriquée en Allemagne – annonçait un kilométrage excessif. Son père lui avait conseillé de ne pas brutaliser la mécanique et encore moins de la mener tambour battant si elle envisageait de la conserver quelque temps encore. À cette heure, onze heures du soir, elle ne voulait pas risquer de tomber en panne, alors le respect de la vitesse autorisée s’imposait pour ne pas mettre le moteur en surrégime et ne pas s’infliger des peurs inutiles.

Cette départementale, bordée d’arbres, devenait effrayante, dès la nuit tombée. Une succession d’ombres et de lumières conférait à la nature, éclairée par les phares, des airs peu avenants même si ce n’étaient que des arbres et le fruit de l’imagination débordante qui donnaient à l’endroit un caractère repoussant. Elle n’ignorait pas qu’ici, quelques conducteurs tombés en panne avaient subi des violences et que quelques accidents forts spectaculaires avaient défrayé la chronique.

– Bon ! Essaie de penser à des choses plus rigolotes, se dit-elle.

À la radio, Zaz déroulait sa mélodie « donnez moi une limousine, j’en ferais quoi ? papala papala » ce qui mettait un peu de gaité dans la voiture. Attentive au bruit régulier du moteur, il ne lui restait que cinq kilomètres à parcourir pour arriver à destination, ce qui la rassurait.

Elle venait de passer une soirée agréable avec ses copines. Une franche rigolade, arrosée de quelques verres d’alcool sirupeux, avait suffi pour que les copains respectifs soient passés au crible. Performances ou contre-performances analysées, disséquées et montées en épingle étaient des raisons suffisantes pour se moquer de ces coqs de basse-cour. Les muscles qu’ils développaient à force d’exercices étaient inversement proportionnels au petit pois qui tentait de s’accrocher dans leur boite crânienne.

Marion, jolie brune au nez mutin, bien faite de sa personne, s’autorisait à jouer avec les hommes. Après quelques déceptions engrangées à l’adolescence, elle s’était forgé une philosophie à toute épreuve. Incapable de s’attacher, fidèle seulement à ses idées, elle utilisait les hommes à son envie. Et si l’élu du moment n’était pas à la hauteur de ses fantasmes, un bon blog bien tourné sur un site adéquat et quelques phrases assassines laissées en suspens dans les endroits branchés de la capitale régionale suffisaient à rabaisser n’importe quel garçon au rang de tocard.

– Matt ne vaut pas plus qu’un 5/10, endurant comme un métronome mais incapable d’attention. Je l’ai surnommé « le piston » sur mon blog. Il est beau mais écartez-vous de son chemin, énonça-t-elle. Piotr pas plus qu’un 3/10, même s’il est surdimensionné. l fume tellement de joints qu’il est irrégulier : vaillant parfois mais tellement délirant dans ses propos et lorsque son corps ne répond plus à son désir, il se met à pleurer lamentablement, c’est très énervant…

La longue litanie allait commencer, mieux valait l’interrompre et lui laisser donner les noms des hommes susceptibles de nous intéresser.

Julie, plus réservée, ne nous avait jamais présenté d’autre garçon que son Mike avec qui elle filait le parfait amour depuis un an. Sans en dire ni bien ni mal, elle ne confiait pas plus ses prouesses ou ses défaites que ses qualités ou ses défauts. De temps en temps, mal dans sa peau, il fallait lui redonner un peu de courage mais jamais elle ne disait un mot déplacé à propos de celui qu’elle chérissait. Elle avait ce qu’on appelle « le boyau de la rigolade », ce qui faisait d’elle une amie et copine très appréciable la plupart du temps.

Soudain, la voiture fit une embardée. Le moteur accrocha et tourna d’une façon étrange, le volant devint dur, la voiture perdit de la vitesse.

– Que se passe-t-il ? se demanda-t-elle affolée.

Elle regarda dans le rétroviseur, perçant la nuit, à la recherche d’une bête, d’un sanglier qu’elle aurait pu esquinter. En vain, elle ne distingua rien. Elle commençait à s’inquiéter lorsqu’elle remarqua que la voiture ralentissait, malgré elle.

Les arbres défilaient de plus en plus doucement et leurs formes tourmentées étaient de plus en plus alarmantes. Subitement un choc arrière la propulsa en avant, le moteur s’étouffa, la voiture cahota tandis que ses yeux s’arrondirent.

Rien qu’elle ne put distinguer, rien dans le rétroviseur hormis la nuit épaisse qui la poursuivait;

– Je vais allumer mes « warning », songea-t-elle, pas tellement rassurée.

Si le voyant clignotait sur le tableau de bord, aucune ampoule à l’arrière de la voiture n’éclairait la nuit. Le moteur toussa une nouvelle fois et la voiture ne roulait plus mais franchit l’asphalte par sauts successifs pour s’immobiliser totalement.

À ce moment, Claire ressentit comme une caresse, comme si la nuit dense passait les paumes sur son visage. Elle chercha avec agitation son portable à l’intérieur du sac posé sur le siège passager. Ses mouvements saccadés trahissaient son inquiétude. Elle retourna son sac sur le fauteuil et trouva enfin l’objet de sa convoitise.

– Merde ! s’énerva-t-elle, il est déchargé !

Elle remonta sa vitre comme pour se camoufler d’un éventuel curieux et appuya sur le loquet pour condamner la porte. La lumière dans l’habitacle faiblit. Elle pensa brancher son téléphone sur l’allume-cigare pour appeler au secours mais la batterie semblait avoir rendu l’âme.

Sa gorge se noua.

– Que faire ? Telle était la question.

Aucune voiture à l’horizon, ni devant ni derrière.

Un choc latéral violent, côté conducteur, souleva la voiture. Le temps semblait s’arrêter. La voiture à moitié couchée sur les deux roues droites ne bougeait plus, suspendue dans l’espace. Claire n’avait pas cillé, pas crié, traumatisée par l’impact. La voiture s’abaissa enfin pour toucher l’asphalte, amortie comme par un coussin d’air.

Si Claire voyait son visage, défiguré par l’angoisse, dans le rétroviseur, elle ne se reconnaîtrait pas. Un rictus altérait ses lèvres, ses yeux hagards, déformés par la frayeur, fixaient le néant. La batterie avait rendu l’âme. La nuit l’entourait, la cernait, l’obsédait. Un hurlement grondait à l’intérieur de son corps ; elle le réprima instinctivement.

Une vitre vola en éclats. Un cri bestial résonna, elle n’était même pas sûre qu’il soit sorti de son propre corps. Elle se laissa gagner par l’effroi. Elle perdit la raison, incapable de réfléchir, incapable de fouiner et de trouver la cause de ce fracas. Elle sentit juste sur elle, les mille et un morceaux du verre « sécurit » éclaté. Sur son front, des éclats plantés empêchaient tout épanchement. Sur la tempe gauche, près de l’oreille, le sang s’écoulait lentement formant une tache sur le tee-shirt blanc.

Claire était assise, les yeux dans le vague, hors d’état de penser. Elle perçut plus qu’elle ne l’entendit le souffle du vent. Les branches des arbres dessinaient des arabesques menaçantes. La lune était absente. Un éclair zébrait le ciel. La nature se déchainait. La pluie commençait à tomber violement heurtant la carrosserie.

Toujours assise, absente, elle se rendit à peine compte que la pluie pénétrait dans le véhicule et la mouillait.

Au loin, un camion bravait la tempête qui s’agitait furieusement. Les lumières s’allumèrent et s’éteignirent sous la charge du ciel. L’engin progressait lentement, semblait-il. Les gyrophares allumés ne donnaient que peu d’éclairage. Le conducteur, les yeux écarquillés, le casque de pompier vissé sur la tête, le pied collé sur l’accélérateur, traversait l’obscurité au hasard, tous les sens en alerte.

Claire devinait plus qu’elle ne voyait les lumières du fourgon. Elle entendit cependant la sirène. Son regard s’illumina, elle sut que son calvaire allait enfin se terminer. Même si son véhicule était immobilisé en plein milieu de la chaussée, sans aucun doute ils la verraient. Le sang affluait de nouveau sur ses joues et ses lèvres semblaient ébaucher un sourire. Elle bougea son corps sur le siège trempé. Ils l’aideraient à pousser le véhicule sur le côté. Elle ébaucha une prière pour remercier le ciel.

La pluie redoublait et tombait maintenant en rafales cinglantes. Les essuie-glaces glissaient sur le pare-brise sans chasser la pluie. Le vent qui s’accroissait gênait le conducteur et son copilote. À l’aveuglette, parce qu’ils étaient habitués et connaissaient la route, ils persistaient. L’appel de détresse reçu les obligeait à continuer malgré le danger.

Elle suivait la progression du camion. Les gerbes d’eau qu’il déplaçait et la rapidité avec lequel il arrivait à son secours l’interpellaient. Il devrait sans doute ralentir. Elle n’imaginait pas un seul instant qu’à l’intérieur les deux hommes ne l’avaient pas repérée.

Elle ne comprenait pas pourquoi le camion ne décèlerait pas, il était tout près pourtant.

Le chauffeur aperçut la voiture, il sut instantanément qu’il n’avait aucune chance de l’éviter. Se déporter brusquement risquait de renverser le camion. Freiner à mort fut la seule solution malgré les nappes d’eau.

Claire hébétée, réalisa que l’engin se projetait sur elle. Elle ouvrit la porte pour sortir…

Halluciné le chauffeur vit une jeune femme s’extirper du véhicule.

Le camion percuta la voiture qu’il traina sur plusieurs mètres. La jeune femme avait totalement disparu de l’horizon.

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2 réflexions au sujet de « Manque de pot ! »

  1. Ouf!!!! :-0

    Quel suspense !!!

    Nouvelle écrite avec brio ! Super!

    Évidemment, j’aurais aimé, comme tout lecteur, que Claire puisse s’en sortir indemne de façon évidente, mais là est toute la force de ce texte, nous subtilisant le désir de contrôler… L’auteur est et restera toujours la maître de la situation. 😉

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