Une poignée de cerises

Elle était bien assise, même vautrée à mi-hauteur du cerisier, elle avait choisi une branche, la plus grosse possible pour supporter son poids.

Elle se méfiait néanmoins car elle savait, pour l’avoir

testé, que les branches de cette espèce d’arbres, cassaient comme du verre et se retrouver par terre simplement pour chaparder quelques cerises, était un exercice périlleux qu’elle n’avait pas envie de vivre. C’est donc avec méfiance qu’elle se livrait à une orgie de fruits.

Marie était un vrai garçon manqué, mince, élancée, une poitrine naissante qu’elle aurait aimée arrogante, des hanches étroites et une jolie paire de fesses légèrement arrondies qui lui conféraient une allure androgyne qu’elle assumait pleinement.

Il faut dire qu’en ce mois de juin le soleil était particulièrement efficace ; le ciel d’un bleu céruléen dans lequel l’astre solaire se prélassait, était une invite à l’oisiveté. Grimper dans les arbres, passer de branches en branches et contempler l’étoile céleste du plus près, cela faisait partie de ses désœuvrements pré-estivaux.

Marie, confortablement installée, pouvait rêver à ses amours illusoires ou à ses envies irrépréhensibles de contacts charnels. Du haut de ses presque quinze ans, aucun garçon n’avait eu la primeur de ce corps, dont elle usait seule et qui parfois déclenchait un trouble émotionnel qui la surprenait.

Mais pour le moment, ces drupes de couleur foncée, gorgées de jus, aguichaient ses papilles. Les oiseaux eux-mêmes ne s’y trompaient pas, qui les éventraient sans vergogne, tant elles étaient juteuses et sucrées. Les baies aguicheuses lui tendaient les bras, excitaient sa convoitise, la faisaient saliver et son estomac indiscipliné réclamait ce que ses yeux dévoraient. Même Lucullus s’en délecterait.

Marie était la sixième d’une fratrie de sept enfants, et la cinquième fille de la famille. La mère élevait ses enfants tandis que le père travaillait comme tourneur à l’usine Renault de Billancourt. Si les allocations familiales permettaient de mettre du beurre dans les épinards, les cerises d’un prix exorbitant étaient une denrée exceptionnelle distribuée avec parcimonie. Les rares fois ou elles paraient la coupe de fruits, elles étaient réparties entre chacun, qui devait se régaler de sa comptée, sans prétendre à un surplus. Comme au réfectoire, frères et sœurs ne pouvaient s’empêcher de jauger la quantité distribuée aux uns et aux autres et vérifier l’équité de la répartition. Il en était ainsi là où l’argent manquait les cerises étaient un luxe inaccoutumé. La maraude permettait donc à Marie de s’empiffrer à volonté sans ignorer que son acte était répréhensible.

Mais hier soir elle était rentrée après l’heure fixée par sa mère, et de surcroît le maillot maculé de jus de cerises. En guise de réprimande sa mère lui flanqua une gifle qu’elle accompagna d’une punition immédiate :

– Tu seras privée de dîner ce soir, vas dans ta chambre et couche-toi ordonna-t-elle.

Marie obéit, elle s’en fichait. Elle comprenait l’irritation de sa mère et ne s’en formalisait pas. Elle n’ignorait pas que les traces de fruits ne partaient pas facilement au lavage et qu’il lui faudrait continuer de porter le débardeur même si les marques ne disparaissaient pas. Quand au fait d’être privée de diner, elle savait sa mère incapable d’assumer une privation d’autant plus s’il s’agissait de celle de manger. Marie était sûre qu’elle lui apporterait en cachette du père, un casse-croûte garni car envoyer son enfant au lit, le ventre vide, était au dessus de ses forces.

En fait, Marie appréciait d’être seule pendant que les autres dinaient, ce qui était inhabituel. La sensualité de son corps la surprenait mais bardée de principes elle avait refoulé ses désirs qu’elle repoussait à plus tard dans l’intimité de ses draps, alors qu’elle entendrait la respiration régulière de ses sœurs endormies.

La porte de la chambre s’ouvrit et sa mère lui tendit le frugal repas qu’elle attendait sagement.
– Merci maman, dit-elle gentiment. J’ai mal au ventre.
– Ça tourne ? demanda sa mère.
– Oui.
– Vas au petit coin, vite !
A peine entrée aux toilettes après avoir ôté ses vêtements une violente colique la cloua sur le siège. Son corps payait ses abus. Sa mère maugréa en cherchant dans l’armoire à pharmacie, un médicament pour arrêter ce flux intempestif.

Pourtant le lendemain, Marie était encore perchée sur son arbre, comme un épouvantail à moineau, ingurgitant cerises après cerises et crachant les noyaux, se goinfrant comme une forcenée, oublieuse de la nuit agitée qu’elle venait de passer. Une main glissée entre ses cuisses, une cerise gorgée de jus au coin des lèvres, elle jouissait de l’instant présent sans autre préambule.

Soudain le portail du jardin se mit à grincer, le père Léotar venait sans doute faire sa cueillette, déposant son panier en osier au pied du cerisier. Il n’avait pas encore aperçu l’intruse dissimulée dans l’arbre. Elle paniqua, son cœur s’accéléra. Il lui fallait garder son calme, trouver une solution pour s’échapper sans se faire remarquer. Il se détourna, probablement pour aller chercher l’échelle adossée à la cabane à l’autre bout du jardin mais Il pivota rapidement lorsqu’il entendit le bruit des branches cassées et aperçut une jeune fille sautant de l’arbre. Saisissant sa canne, il s’élança vers elle à grands-pas en vociférant ; sa voix de stentor résonnait haut et fort, mais la maraudeuse s’enfuyait déjà à la vitesse de la lumière, elle n’avait pas envie de recevoir de coups de canne, le caractère irascible du vieux jardinier était connu de tous.

L’adolescente avec l’avantage et la rapidité de la jeunesse déguerpit à vive allure sans être attrapée. Mais dans la précipitation et avec la peur au ventre d’être reconnue, elle se déchira l’oreille droite sur la clôture en fils de fer barbelés. La brulure violente la prit au dépourvu mais comme le vieux bonhomme gagnait du terrain, ce n’était pas le moment de s’apitoyer sur son sort.

Elle courut sans baisser le rythme, la peur et la douleur l’accompagnaient. Arrivant chez elle essoufflée, hagarde et trempée, un filet de sang dégoulinait de sa nuque, sa mère sans en mot l’empoigna et l’emmena chez le docteur Petiteville qui la recousu à vif sans anesthésie locale mais après lui avoir administrée un vaccin anti tétanique.

Au retour sa mère lui dit simplement :

– C’est le bon dieu qui t’a puni.

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