Oh rage, oh désespoir !

L’orage frappait et le rendait mélancolique. Il n’avait jamais aimé cette manifestation violente de la nature. Pourtant il était là, derrière la fenêtre à guetter avec inquiétude ce tohu-bohu qui le tourmentait. Les éclairs zébraient le ciel et le tonnerre grondait sauvagement, la colère de la nature se faisant de plus en plus véhémente.Chaque fois il sursautait surpris, pourtant il surveillait attentivement la montée de la bourrasque. Les nuages noirs dérivaient au gré du vent survolté qui les faisait défiler à une vitesse prodigieuse. La pluie redoublait d’intensité et ruisselait abondamment chahutant tout sur son passage. C’était l’apocalypse ! Chaque élément déchaîné déclenchait sa fureur. Pluies, vents et éclairs déchiraient l’horizon dans un fracas épouvantable. Incapable de bouger, possédé, les yeux chevillés à travers les carreaux, comptant les répits que lui accordaient les cieux effervescents, la sueur lui dégoulinait sur la peau rendant son teint encore plus blafard, ses yeux survoltés luisaient dans la nuit noire pour prévenir des secousses qui convulsaient son corps, Lucien tremblait sous la violence des coups portés par la nature. Il avait hérité de cette peur, elle lui avait été transmise. Son père lui avait légué cet héritage génétique à sa naissance. Il se souvenait que, lorsqu’il était petit, le ton s’enflait dès les premières manifestations orageuses. Était-ce l’alcool ou simplement la peur il n’en savait rien ? Cependant alors que les cumulonimbus gorgés d’eau masquaient le soleil, l’énervement gagnait le vieil ivrogne imbibé de vin, qui injuriait et défiait la nature la canne menaçante, le verbe haut et la casquette querelleuse tournoyant dans le vent. Puis invariablement la mère devenait la cible de ses méchancetés qu’il dispensait agressivement parce qu’il était plus facile de s’en prendre à sa femme alors que la nature répondait à son agressivité avec frénésie. Son père faisait régner la terreur. Les cris, les pleurs, les ustensiles de cuisine qui volaient au travers de la pièce qu’ils habitaient, Lucien s’en souvenait. Il n’avait jamais pu oublier. Il revoyait toujours cette scène cauchemardesque qui défilait en boucle dans sa tête : son père ivre de fureur gifler sa mère, la rosser avec cruauté et la secouer comme une poupée de chiffons. Il n’avait jamais pu oublier la taloche retentissante qu’elle avait reçue en pleine face ce jour là. Il n’avait jamais pu oublier le mouvement de la tête désarticulée qui s’en était allé cogner contre le chambranle de l’armoire pour ensuite s’écraser sur le mur de pierres. Il n’avait jamais oublié l’odeur du sang aussitôt répandue dans la maison formant une tâche noirâtre instantanément absorbée par le sol en terre battue, odeur plus forte que celle de la soupe aux poireaux qui mijotait doucement sur le feu de la cheminée. Dans ces moments de délirium tremens qui agitaient son père, Lucien ne devait ni hurler, ni voler au secours de sa mère, telles étaient les consignes qu’elle avait édictées. Elle souhaitait qu’il se fasse le plus petit possible ou même qu’il quitte l’habitation afin d’éviter le transfert de cette colère contre lui. Mais ce jour-là alors qu’elle gisait par terre sans connaissance, Lucien attrapa le vieux tabouret en bois posé près de l’âtre, qu’il projeta de toutes ses forces sur le dos de l’agresseur qui tituba sous le choc. Furieux de voir sa mère inerte il voulait voler à son secours en neutralisant celui qu’il détestait le plus au monde. Mais encaissant l’impact sans plier ni râler, son père comme une bête impitoyable se retourna prestement et lui décocha un coup à l’abdomen qui lui coupa le souffle séance tenante et le fit s’écrouler sur le banc de la cuisine. Il reçut ensuite une correction magistrale, une pluie de coups de poings et de coups de pieds qui le laissèrent pour mort. Dans un état brumeux, il vit sa mère se relever furibonde, le bras droit armé de la pelle a charbon prise sur le tisonnier, l’abattre sur le crâne du vieux jusqu’à ce qu’il s’écroule en criant sa douleur. L’orage grondait toujours, les éclairs fendirent le ciel et la pluie diluvienne redoublait d’ardeur. Tandis que Lucien perdit connaissance. Le lendemain on retrouva le corps de son père carbonisé sous un arbre. Était-ce le hasard ? S’agissait-il de l’œuvre de sa mère ? Il ne le saura jamais. Les gendarmes conclurent à l’accident. Aujourd’hui encore Lucien n’aime pas l’orage.

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