
Romaric Cazaux
42 Lexington Avenue… Je suis assis sur les marches et je n’ose entrer. Cette robe plait à Mary. Elle l’a essayée, elle est…plus que divine quand elle la porte. Le couturier l’a créée pour elle, c’est indéniable.
Pour les vingt ans de la promo 91 de Tish School les anciens vont se réunir. Elle veut briller. Je n’ai, hélas, pas les moyens de lui offrir cette robe et je le regrette.
Elle s’était assise près de moi — il y a quelques temps — sur un banc de Time Square. Je l’avais à peine regardée. Je caressais au fond de ma poche une bouteille de Straight Tennessee que j’avais largement entamée. De l’autre main je polissais mon Colt Clover Leaf en bronze, un bijou de famille transmis de génération en génération, un pistolet 6 coups précis comme une horloge. Une envie de suicide m’habitait.
Je venais de perdre ma femme dans l’attentat du World Trade Center. Si on ne s’entendait plus avec Juliana, j’avais pour elle beaucoup d’affection et jamais je n’aurai souhaité que notre séparation fût aussi radicale. Ma vie avait chaviré.
J’avais oublié mon travail, basculant dans une déprime inexprimable. Refusant toute aide extérieure je sombrais mélancoliquement. Le gouffre était sans fond, je n‘en voyais pas le fond.
Mary m’avait tendu la main. Sans savoir que ce serait aussi difficile. Je m’étais accroché à elle tâchant d’être présentable sans m’en rendre compte. Je passais de nouveau sous la douche, me brossais les dents avec insistance et rasais les poils disgracieux installés sur mon visage.
Chaque jour, je l’attendais. Elle me donnait cette chaleur qui manque et qu’on refuse quand tout va mal. Avec elle à mes côtés, demain devenait un autre jour.
Mais le passé est révolu. Je travaille maintenant, je me suffis. Certes il n’y a pas de quoi pavoiser mais je suis raccordé au train de la vie. Je fais tout comme tout le monde et je sens même mon cœur qui bat pour elle. J’ai envie de lui dire merci, j’ai envie de lui faire plaisir.
Je me décide après moult tergiversations, monte les marches, sonne à la porte. Une femme d’un âge avancé m’ouvre, me délivrant son plus beau sourire. À peine sorti de mes bas-fonds je rougis comme un adolescent. « Entrez, dit-elle simplement, que puis-je faire pour vous ? » « La robe à la fenêtre… » mes cordes vocales ne répondent plus. « Je me souviens de vous et de la jeune femme brune, la robe lui allait parfaitement. » « Justement j’aimerai lui offrir. »
Sans rien dire, elle ôte la robe du mannequin, l’enveloppe dans un joli papier de soie, la couche avec délicatesse dans une boite toute blanche qu’elle me tend « Tenez. » prononce-t-elle simplement. Je suis ahuri. « Mais comment…Pourquoi ? Combien vous dois-je ? Je n’ai que peu de moyen. » Mon visage s’empourpre. Mes paroles se bousculent. Je retiens difficilement une larme au coin de l’œil.
Elle m’attrape par le bras m’accompagnant à la porte « Je ne sais pas pourquoi mais c’est comme ça. Donnez-moi ce que vous voulez quand vous pourrez. Je vous fais confiance. » « Mais protesté-je, vous ne savez même pas qui je suis. » « La confiance, répondit-elle simplement. J’ai vu tellement d’amour dans vos yeux quand la dame l’a essayée. Je suis persuadée que vous n’oublierez pas de me payer. » Je suis interdit, debout dans l’entrée, la boîte dans les bras.
« Voulez-vous que nous remplissions une carte ensemble et que je la fasse porter ? » m’interroge-t-elle. « Je ne saurai jamais comment vous remercier. » Assis autour d’une table, ma main écrit ce qu’elle me souffle délicatement, j’en rougis d’aise. Mon cœur cogne comme un marteau sur la peau d’un tambour. La théière siffle, l’arôme du thé qu’elle verse m’emplit les narines. Je regarde le mannequin, rêveur.
Lorsqu’elle referme la porte sur moi, je sais déjà que la vie m’intéresse. Sous le soleil je danse sur l’air de « I’m singing in the rain » Je respire la vie enfin.
Une heure plus tard alors que la pluie tombe, mon téléphone vibre au fond de ma poche. Un numéro inconnu s’affiche. A peine ai-je décroché que Mary me dit « Rendez-vous au Blues-Club dans la 42ème à 20 heures. »
I’m singin’ in the rain,
Just singin’ in the rain.
What a glorious feeling
I’m happy again.
I’m laughing at clouds
So dark up above,
The sun’s in my heart
And I’m ready for love,
… for love. …
Let the stormy clouds chase
Ev’ryone from the place,
Come on with the rain
I’ve a smile on my face.
I walk down the lane
With a happy refrain
And singing,
Singing in the rain,
… in the rain.
Atelier d’écriture de Leoloona sur son blog bricabook
Quatrième de couverture :







Après le tag d’Asphodèle, j’ai été tagué une autre fois par Olivia.
Le résumé de l’éditeur :
Asphodèle m’a tagué et c’est un exercice bien difficile pour moi. Cependant je vais m’y coller.